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Essai scientifique de terrain

Lire un territoire : structure, connectivité et dynamiques spatiales

Reading a territory: structure, connectivity and spatial dynamics

Ein Gebiet lesen: Struktur, Vernetzung und räumliche Dynamiken

Leggere un territorio: struttura, connettività e dinamiche spaziali

Retour d'expérience à partir de l'observation du cerf élaphe en Suisse : connectivité, interfaces, saisons, stratégies spatiales et lecture prédictive du paysage.

Cervus elaphus Switzerland Landscape interpretation

Comprendre et anticiper la présence du cerf par la lecture du paysage

Comment anticiper la présence d'un animal sauvage dans un territoire inconnu ? Cette question constitue l'un des principaux défis de l'observation naturaliste et de la photographie animalière. À partir d'observations menées dans plusieurs régions de montagne suisses et confrontées aux résultats récents de l'écologie spatiale, de l'écologie du paysage et de la télémétrie GPS, cet article explore la manière dont l'interprétation du paysage peut aider à comprendre et à anticiper la présence du cerf élaphe (Cervus elaphus).

Les observations suggèrent que l'utilisation de l'espace dépend moins de parcelles d'habitat isolées que de leur intégration dans un système territorial plus large combinant connectivité, accessibilité, disponibilité des ressources et sécurité. Plusieurs motifs récurrents apparaissent dans des paysages contrastés : corridors de déplacement, interfaces entre milieux ouverts et couverts, gradients altitudinaux et zones refuges structurent la distribution du cerf.

Sur cette base, l'article propose une typologie simplifiée des territoires à cerfs, un cadre saisonnier décrivant les changements d'utilisation de l'espace au cours de l'année, ainsi qu'une discussion sur les différences de comportement spatial entre mâles et femelles. Il présente enfin une méthode pratique de lecture prédictive du paysage destinée à améliorer la prospection naturaliste.

Mots-clés : cerf élaphe, Cervus elaphus, écologie spatiale, écologie du paysage, télémétrie GPS, connectivité des habitats, corridors écologiques, déplacements de la faune, analyse prédictive du paysage, observation naturaliste, Suisse.

De l'observation directe à la lecture géographique du territoire

Lorsqu'un naturaliste découvre un territoire inconnu, une question revient rapidement : où chercher les animaux ? Cette interrogation est particulièrement importante en photographie animalière. Le temps disponible sur le terrain est souvent limité, tandis que les habitats potentiellement favorables peuvent couvrir plusieurs dizaines de kilomètres carrés. Dans un tel contexte, l'observation directe ne suffit pas toujours. Il devient nécessaire de développer une lecture du paysage permettant d'identifier les secteurs les plus prometteurs avant même la première observation.

Cette démarche se situe à l'intersection de la géographie et de l'écologie. Elle consiste à considérer un territoire non comme une simple juxtaposition d'habitats, mais comme un système spatial structuré par des gradients altitudinaux, des interfaces écologiques, des corridors de déplacement, des zones refuges et des connexions avec les paysages voisins. Les animaux deviennent alors non seulement des objets d'observation, mais aussi des indicateurs du fonctionnement territorial des paysages qu'ils occupent.

Les réflexions présentées dans cet article sont issues de plusieurs années d'observation et de photographie animalière réalisées dans différentes régions de montagne suisses. Avec le temps, certaines régularités sont apparues. Pourquoi certains pâturages semblent-ils régulièrement fréquentés alors que d'autres restent vides ? Pourquoi certaines vallées fonctionnent-elles comme des corridors de déplacement tandis que d'autres concentrent les animaux pendant de longues périodes ? Pourquoi des paysages géographiquement très différents contiennent-ils néanmoins des structures spatiales qui remplissent des fonctions comparables ?

Ces questions ont progressivement conduit à un changement de perspective. L'objectif n'était plus seulement de localiser les animaux, mais de comprendre les processus spatiaux qui organisent leur présence. Les cols, les lignes de crête, les interfaces forêt-milieu ouvert, les zones peu dérangées et les gradients altitudinaux sont peu à peu devenus aussi importants que les animaux eux-mêmes.

Le cerf élaphe (Cervus elaphus) constitue un modèle particulièrement intéressant pour explorer ces questions. L'espèce est aujourd'hui largement distribuée dans les massifs suisses, ce qui permet d'observer ses populations dans des contextes paysagers très variés. Elle reste en même temps suffisamment discrète et mobile pour rendre l'observation exigeante. Plus imprévisible que de nombreux autres grands herbivores de montagne, le cerf encourage l'observateur à dépasser la simple recherche visuelle et à considérer le fonctionnement du territoire dans son ensemble.

Les observations présentées ici ont été réalisées avant toute recherche bibliographique spécifique. Ce n'est qu'ensuite qu'elles ont été comparées aux résultats récents de l'écologie spatiale, de la télémétrie GPS et de l'écologie du paysage. Le but de cet article n'est donc pas de tester des hypothèses issues de la littérature scientifique, mais d'examiner dans quelle mesure la recherche contemporaine peut expliquer, confirmer ou parfois nuancer des observations de terrain.

Au-delà du cas du cerf élaphe, cette approche cherche finalement à répondre à une question plus large : dans quelle mesure une lecture géographique du territoire peut-elle aider à anticiper la présence des grands mammifères et à guider plus efficacement la prospection naturaliste ?

La structure du paysage organise les déplacements

La première régularité apparue au fil des observations concerne l'importance de la connectivité. Dans plusieurs régions de montagne, certains secteurs semblaient fonctionner principalement comme des zones de transit plutôt que comme des sites d'occupation durable.

Le Val di Blenio, au Tessin, constitue un exemple particulièrement intéressant. Cette vaste vallée alpine orientée nord-sud relie le col du Lukmanier aux plaines tessinoises et forme un axe de déplacement naturel entre plusieurs systèmes montagneux. Des observations répétées suggèrent que certains secteurs y fonctionnent davantage comme des corridors que comme des habitats permanents : les animaux y apparaissent souvent brièvement avant de disparaître vers des vallées latérales ou des versants voisins.

Une logique comparable a été observée dans la Combe de l'A, en Valais. Cette vallée alpine est dominée par de vastes pentes herbeuses, des pierriers et des lignes de crête dépassant 2500 mètres d'altitude. Les cols et les passages d'altitude semblent y jouer un rôle d'interface entre plusieurs bassins versants au sein d'un système fonctionnel plus vaste. Les cerfs observés dans les pelouses alpines supérieures ne semblaient pas liés à une seule vallée, mais à un réseau territorial beaucoup plus large.

Des phénomènes comparables ont été documentés dans le Binntal, dans le Haut-Valais oriental. Cette vallée alpine de haute altitude est reliée à plusieurs vallées italiennes par des cols dépassant fréquemment 2400 à 2500 mètres. Des suivis réalisés dans la région montrent que certains cerfs franchissent régulièrement ces passages pour rejoindre des vallées méridionales durant l'hiver. Ces observations rappellent que les limites visibles du paysage correspondent rarement aux limites fonctionnelles réellement utilisées par les animaux.

À l'inverse, le Justistal, dans l'Oberland bernois, présente une organisation spatiale beaucoup plus contrainte. Cette vallée relativement étroite est bordée de versants abrupts et de massifs forestiers qui compartimentent fortement l'espace. Les déplacements semblent concentrés dans un nombre limité d'itinéraires préférentiels reliant différentes unités territoriales. Les animaux paraissent donc plus dépendants d'un réseau restreint de passages reliant les secteurs voisins. Urbina et al. (2023) ont montré que les déplacements du cerf en Suisse occidentale s'organisent autour de corridors fonctionnels reliant des noyaux d'habitat, certaines zones agissant comme de véritables goulets d'étranglement régionaux.

La région du Marchairuz, dans le Jura vaudois, illustre une autre situation. Le paysage y forme une large mosaïque de pâturages boisés, de forêts ouvertes et de clairières où la topographie impose beaucoup moins de contraintes. Les déplacements semblent moins dépendants de quelques corridors identifiables que de la continuité générale du paysage. La connectivité y repose davantage sur une mosaïque diffuse que sur des axes de déplacement clairement définis.

Une seconde régularité concerne le rôle des interfaces entre milieux ouverts et couverts. Dans l'ensemble des régions considérées, les zones de gagnage les plus utilisées partagent une caractéristique commune : la proximité immédiate d'un couvert permettant un repli rapide. Cette tendance est particulièrement visible au Marchairuz, où les animaux utilisent préférentiellement les lisières, les pâturages boisés et les clairières entourées de forêt. Elle se retrouve également dans les vallées alpines, où les espaces ouverts éloignés des refuges semblent beaucoup moins fréquentés. Les travaux de Rempfler et al. (2025) confirment cette tendance en montrant que les cerfs sélectionnent préférentiellement les secteurs proches du couvert forestier et évitent généralement les milieux ouverts trop éloignés d'un refuge potentiel.

Avant même de considérer les ressources alimentaires, le territoire apparaît donc déjà structuré par deux éléments fondamentaux : la connectivité et l'organisation des interfaces d'habitat. Ces observations suggèrent que les territoires utilisés par le cerf peuvent être regroupés en quelques grands modèles d'organisation spatiale.

Une typologie de l'organisation territoriale

La diversité des territoires examinés soulève une question plus générale. Au-delà des caractéristiques propres à chaque région de montagne, existe-t-il des formes récurrentes d'organisation spatiale permettant de comparer des paysages très différents ? Il ne s'agit pas de réduire la complexité des territoires réels à quelques catégories rigides. Chaque massif possède son histoire, sa topographie, ses usages humains et ses dynamiques écologiques.

La valeur d'un tel modèle est surtout heuristique. Il ne cherche pas à décrire chaque territoire de manière exhaustive, mais à fournir un cadre simplifié pour identifier les principaux facteurs qui structurent les déplacements et l'utilisation de l'espace par le cerf. Cette approche facilite les comparaisons entre régions, met en évidence les éléments fonctionnels des paysages et constitue une première étape vers une lecture prédictive du territoire.

Sans prétendre proposer une typologie exhaustive, les observations présentées ici suggèrent l'existence de trois grands modèles territoriaux. Ces modèles ne sont pas exclusifs : un même massif peut combiner localement plusieurs logiques spatiales. Ils offrent néanmoins un cadre utile pour comprendre comment les cerfs organisent leur espace.

Continuous mosaic territorial model

A. Système continu en mosaïque

Les ressources alimentaires, les zones de repos et les interfaces forêt-milieu ouvert sont réparties dans un paysage relativement continu. Les déplacements sont faiblement contraints et dépendent surtout de la continuité générale de l'environnement. Ce modèle caractérise les régions de moyenne montagne combinant forêts et paysages pastoraux, comme le Jura vaudois. Exemple : le Marchairuz, où pâturages boisés, clairières et forêts ouvertes forment un réseau continu favorable aux déplacements de la faune.

Fragmented territorial system with constrained connectivity

B. Système fragmenté à connectivité contrainte

Les habitats favorables sont répartis entre des noyaux distincts reliés par un nombre limité de corridors ou de points de passage. Les déplacements se concentrent le long d'itinéraires fonctionnels qui maintiennent la connectivité du système. Cette organisation apparaît dans les vallées fortement compartimentées comme dans les paysages humanisés où la fragmentation canalise les mouvements. Exemples : le Justistal, où les passages entre massifs forestiers sont peu nombreux, et le Piano di Magadino, où les habitats favorables restent connectés dans un paysage fortement modifié.

Multi-slope altitudinal territorial system

C. Système altitudinal multiversant

L'organisation spatiale repose sur des déplacements saisonniers entre différents étages altitudinaux et plusieurs versants appartenant à une même unité territoriale. Les cols et les lignes de crête relient les secteurs utilisés au cours de l'année. Ce modèle est fréquent dans les vallées alpines où l'enneigement et la disponibilité des ressources génèrent une forte mobilité saisonnière. Exemples : la Combe de l'A et le Binntal.

Les saisons, le climat et la météo redistribuent l'utilisation de l'espace

Si le paysage définit les possibilités disponibles pour les animaux, la saison détermine lesquelles de ces possibilités seront effectivement utilisées.

L'hiver correspond à une période de mobilité relativement limitée. L'enneigement augmente le coût énergétique des déplacements et réduit fortement l'espace réellement disponible. Les populations tendent donc à se concentrer dans les secteurs les moins contraignants. Les comptages réalisés dans l'Intyamon, en Haute-Gruyère, et dans le Pays-d'Enhaut voisin illustrent bien ce phénomène : lors de fortes chutes de neige, plusieurs centaines d'animaux peuvent descendre vers les fonds de vallée autour de 700 mètres d'altitude avant de recoloniser progressivement les altitudes supérieures au printemps.

Le Piano di Magadino, au Tessin, offre un autre exemple. Cette grande plaine alluviale située entre Bellinzone et Locarno est entourée d'infrastructures de transport, d'espaces urbains et d'agriculture intensive. Malgré ce contexte très modifié, la réserve naturelle des Bolle di Magadino accueille une importante population hivernante de cerfs. Le climat plus doux, l'enneigement limité et la présence de refuges de qualité compensent en partie les contraintes humaines. Lorsque les températures remontent et que les ressources redeviennent disponibles dans les montagnes voisines, les animaux se dispersent progressivement vers les vallées et les hauteurs environnantes.

Le printemps est probablement la période la plus dynamique de l'année. Les observations menées dans le Val di Blenio suggéraient que les animaux suivaient étroitement la fonte des neiges et l'émergence de la nouvelle végétation. Les versants exposés au sud devenaient attractifs plusieurs semaines avant les secteurs voisins. Les travaux de Sigrist et al. (2022) soutiennent cette interprétation en montrant que les cerfs suivent de près la progression du green-up, c'est-à-dire l'apparition de la végétation fraîche.

L'été correspond généralement à une phase plus stable. Les ressources deviennent abondantes et les animaux s'appuient davantage sur des habitats locaux. Les grands déplacements liés au suivi du green-up diminuent progressivement et sont remplacés par une utilisation plus régulière des territoires estivaux. Dans les régions alpines, les cerfs peuvent alors occuper des altitudes plus élevées et élargir le gradient altitudinal exploité. Dans la Combe de l'A, les grands mâles utilisent régulièrement les pelouses alpines et les milieux minéraux situés au-dessus de 2200 mètres.

L'automne représente une phase particulière du cycle annuel. Les déplacements associés au brame peuvent temporairement reconnecter des territoires éloignés. Plusieurs études menées en Suisse ont documenté des déplacements de plusieurs dizaines de kilomètres reliant différents massifs. Certaines populations forment de véritables réseaux en étoile centrés sur des places de brame majeures et impliquant des animaux venus de régions éloignées.

La synthèse saisonnière proposée ici ne provient pas d'une seule étude. Elle résulte de la comparaison d'observations menées dans plusieurs régions de montagne et de résultats convergents de la littérature scientifique. Les études de télémétrie GPS montrent notamment que les facteurs qui structurent l'utilisation de l'espace varient fortement au cours de l'année.

Seasonal model of red deer space use
Figure 1. Modèle saisonnier des principaux facteurs structurant l'utilisation de l'espace par le cerf élaphe (Cervus elaphus) : accessibilité en hiver, redistribution printanière, exploitation estivale des ressources et reconnexion territoriale à l'automne. Synthèse issue des observations de terrain et de la littérature scientifique.
SaisonFacteur dominantComportement spatial principalStructures paysagères clésImplications pour la prospection
HiverAccessibilitéDéplacements réduits ; concentration dans les secteurs les moins coûteux sur le plan énergétique.Fonds de vallée, versants sud, secteurs peu enneigés, lisières basses.Se concentrer sur les zones accessibles, abritées, peu enneigées et proches d'un couvert.
PrintempsConnectivité + ressourcesForte mobilité ; suivi de la fonte des neiges et du green-up ; déplacements altitudinaux et parfois régionaux.Versants sud, corridors, cols, vallées, interfaces forêt-pâturage.Identifier les premières zones déneigées connectées à des habitats refuges.
ÉtéRessources + sécuritéStabilisation relative ; utilisation locale des zones de gagnage.Pelouses alpines, pâturages, lisières, pierriers, zones de repos proches.Rechercher le meilleur compromis entre fourrage de qualité, possibilités de fuite rapide et faible dérangement.
AutomneConnectivité territorialeRéorganisation temporaire liée au brame ; déplacements parfois à longue distance.Places de brame, vallées de convergence, cols, corridors de déplacement.Identifier les zones de rassemblement et les corridors reliant plusieurs secteurs.

Les mâles et les femelles n'utilisent pas l'espace de la même manière

Les observations de terrain suggèrent également que tous les individus n'utilisent pas le territoire de la même manière. Cette impression fait partie des tendances les plus constantes rencontrées dans les régions de montagne étudiées.

Dans la Combe de l'A, les femelles accompagnées de faons occupent principalement les altitudes intermédiaires, entre les forêts subalpines et les pâturages d'altitude. Les grands mâles sont plus souvent observés dans les pelouses alpines supérieures, les pierriers et les milieux minéraux proches des crêtes. Cette distribution n'est pas absolue, mais elle apparaît suffisamment souvent pour constituer une tendance récurrente.

Des observations similaires ont été réalisées dans le Val di Blenio. Sur plusieurs pâturages utilisés simultanément par les deux sexes, les groupes de femelles apparaissaient généralement plus tôt en soirée et restaient plus longtemps dans les milieux ouverts. Les mâles arrivaient souvent plus tard et utilisaient davantage les parties hautes ou périphériques des mêmes secteurs.

Au Marchairuz, les groupes de femelles se caractérisent aussi par une plus grande mobilité. Ils traversent régulièrement de vastes pâturages ouverts tout en maintenant un niveau élevé de vigilance collective. Les groupes observés présentent souvent une forte cohésion sociale et semblent s'appuyer sur une surveillance partagée. À plusieurs reprises, une femelle dominante occupait une position légèrement surélevée ou périphérique, jouant apparemment un rôle de sentinelle pour le reste du groupe.

Les mâles adultes suivent généralement une stratégie différente. Souvent observés seuls ou en groupes lâches, ils tendent à rester plus proches des zones de repos et apparaissent plus fortement associés aux structures de refuge du paysage. Dans plusieurs secteurs, les mâles ne s'aventuraient que partiellement dans les pâturages ouverts avant de regagner rapidement le couvert forestier ou l'abri topographique.

Ces observations sont globalement cohérentes avec la littérature scientifique. Alves et al. (2013) montrent que la ségrégation sexuelle est une caractéristique fondamentale du cerf hors période de rut. Conradt et al. (2000) suggèrent que les mâles adultes réagissent plus fortement aux conditions météorologiques défavorables, notamment au froid et au vent, et utilisent davantage les habitats abrités. Les femelles sont, quant à elles, davantage contraintes par les exigences énergétiques liées à la reproduction et à l'élevage des jeunes. Cette interprétation est renforcée par les travaux de Clutton-Brock et al. (1982), qui ont montré que les femelles allaitantes consacrent davantage de temps à l'alimentation que les femelles sans faon.

Il convient néanmoins de rester prudent. Les différences observées entre mâles et femelles ne doivent pas être interprétées comme des règles rigides. Des études récentes menées dans le Parc national suisse indiquent que les réponses aux ressources, au dérangement et à la structure du paysage peuvent varier selon les conditions locales. Comme souvent en écologie spatiale, les grandes tendances coexistent avec une variabilité individuelle et territoriale importante.

Group of young male red deer at the forest-pasture interface
Figure 2. Groupe de jeunes mâles à l'interface forêt-pâturage (Marchairuz, Vaud, Suisse). Comparés aux hardes de femelles, les groupes de mâles sont généralement moins cohésifs et utilisent souvent les marges des milieux ouverts tout en restant étroitement associés au couvert forestier voisin.
Female red deer group feeding in a spring pasture
Figure 3. Groupe de femelles se nourrissant dans un pâturage de printemps (Marchairuz, Vaud, Suisse). Les hardes de femelles présentent généralement une forte cohésion sociale et sont souvent structurées autour d'une femelle dominante qui contribue à coordonner les déplacements du groupe tout en maintenant une vigilance face aux menaces potentielles.

Transformer une carte en hypothèse de présence

L'application pratique des modèles présentés ci-dessus repose sur une approche progressive de lecture du territoire. Cette approche consiste à passer d'une analyse générale du paysage à la formulation d'hypothèses de présence qui pourront ensuite être confrontées aux observations de terrain. La figure 4 résume les principales étapes de ce processus.

L'objectif n'est évidemment pas de prédire avec certitude la présence d'un animal sauvage. Il s'agit plutôt de hiérarchiser les différents secteurs d'un territoire selon leur probabilité d'utilisation et d'optimiser l'effort de prospection.

Predictive framework for reading a red deer territory
Figure 4. Cadre prédictif pour lire un territoire à cerfs. L'approche affine progressivement l'analyse du paysage, depuis l'identification du système territorial et du contexte saisonnier jusqu'à la formulation et la vérification d'hypothèses de présence sur le terrain.

Avant de chercher le cerf, apprendre à lire le territoire

Les observations présentées dans cet article suggèrent que le cerf élaphe n'occupe pas un territoire fixe, mais plutôt un système spatial dynamique dont l'organisation change constamment sous l'influence des saisons, de la disponibilité des ressources, des conditions météorologiques et de la structure sociale des groupes. La comparaison entre observations de terrain et littérature scientifique révèle plusieurs caractéristiques spatiales remarquablement constantes : interfaces entre milieux ouverts et couverts, corridors de déplacement, cols, gradients altitudinaux, zones refuges et noyaux d'habitat. Ces éléments apparaissent de manière répétée comme des facteurs clés structurant la distribution et les déplacements du cerf dans des paysages très variés.

La valeur principale d'une lecture géographique du paysage ne réside donc pas dans la recherche directe des animaux, mais dans la compréhension des structures qui rendent leur présence plus probable. Connectivité, accessibilité, distribution des ressources et sécurité forment ensemble un cadre spatial qui peut être interprété et utilisé pour guider la prospection de terrain.

Au-delà du cas du cerf élaphe, l'approche développée ici montre comment l'analyse du paysage peut contribuer à une compréhension plus large de la distribution de la faune. Les animaux deviennent non seulement des objets d'observation, mais aussi des indicateurs de l'organisation spatiale et du fonctionnement écologique des territoires qu'ils habitent.

Avant de chercher le cerf, il faut d'abord apprendre à lire le territoire.

Sources scientifiques et contextuelles

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  3. Conradt, L., Clutton-Brock, T. H., & Guinness, F. E. (2000). Costs and benefits of dispersion in female red deer. Animal Behaviour, 59, 451-459.
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  8. Rempfler, V., Schmid, B., Signer, J., & Zweifel-Schielly, B. (2025). Daytime habitat selection of red deer in the Swiss Alps: effects of vegetation cover, topography and recreation. Ecology and Evolution, 15, e70012.
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